Médi’Âne
Dans les pas de l’éthologie
Parmi Nos Préoccupations,
L’âne a une place majeure dans la mesure où la qualité environnementale et humaine autour de lui, vont venir soutenir sa disponibilité au cours du travail de médiation.
MEDI’ANE engage, à ce titre, une réflexion sur les particularités de l’âne dans sa mise en lien avec l’humain, ses apprentissages, ses modes de vie, dans l’articulation au travail de médiation. La présence de l’âne donne une tonalité particulière aux activités assistées par l’animal qu’il est intéressant et nécessaire d’interroger.
Notre connaissance sur l’âne est liée à la transmission de savoirs véhiculés par les personnes mobilisées dans les années 80 à revaloriser son image et à lui redonner une place aux côtés de l’humain suite au développement de la mécanisation. Nos expériences, auprès de cet animal, nourrissent ces savoirs. L’histoire de l’âne auprès de l’homme est également source d’enseignements. Cette histoire s’est construite autour d’un quotidien de vie et de travail, à l’échelle de cercles familiaux ou de petites sociétés. La connaissance de l’âne s’est transmise par culture orale. Cette forme de transmission privilégie continuité, fluidité dans le vivant d’une parole habitée et authentique où l’essentiel de l’utile est envisagé comme « mémorable ». Cette dimension fait écho à une parole ouverte aux vécus, aux éprouvés que génèrent les situations de médiation asine. Nos rencontres avec l’association portugaise AEPGA, en région mirandaise, nous a permis de toucher à la qualité de cette culture orale, véhiculée autour de la présence de l’âne au quotidien de l’homme, culture si précieuse à livrer pour préserver la mémoire de nos racines et insuffler du sens au contemporain.
Pas De Certitudes,
Le vivant est à la fois complexe et singulier.
Constatant un manque d’études en éthologie mené vers notre compagnon asin, une volonté d’ouverture vers cette science s’est exprimée chez MEDI’ANE. Nous avons souhaité avancer sur la question de « qui est l’âne » car bien souvent, il est décrit au regard de différences avec le cheval. De même si les termes d’éthologie asine commençaient à se véhiculer, ils ne revêtaient pas un véritable regard scientifique.
L’âne est persévérant, résistant et endurant. Or les activités de médiation peuvent générer des charges émotionnelles, des pressions qui nécessitent d’apporter un environnement de vie et des moments de décharges, nécessaires au son bon équilibre. Aussi, nous nous sommes mis en quête de rencontrer un éthologue qui puisse nous parler de l’âne pour améliorer ses conditions de vie et de coopération à nos côtés, pour être au mieux de ses besoins et de son bien-être et étayer davantage notre mode d’approche et de mise en lien vers lui.
Grâce à l’association Keryâne, située à Eliant dans le Finistère, nous avons réalisé un weekend de travail en éthologie asine en février 2009, moment qui nous a permis de faire connaissance avec Jean-Claude BARREY (1932-2016), biologiste du comportement et spécialiste équin.
Cette première étape éthologique, nous a conduits aux origines des mammifères et de la domestication des équidés. Nous avons abordé tour à tour la physiologie, la morphologie de l’âne mais aussi ses besoins, son comportement, ses compétences et les principaux traits de son caractère pour éclairer son histoire de compagnonnage avec l’homme.
Le caractère autocentré de l’âne questionna la quarantaine de professionnels du monde de l’âne présents, dont l’expérience mène à constater l’installation de liens relationnels forts entre certains ânes. L’aspect individualiste chez l’âne dans les liens s’établissant avec l’humain, souleva également de nombreuses réactions de la part de tous ceux qui vivent un travail d’alliance avec l’âne. Comment pouvoir entendre que l’âne n’agit que dans un intérêt tourner vers ses besoins propres ?
A y regarder de plus près, nos expériences de randonnées ne nous donnent-elles pas l’occasion de percevoir que l’âne garde un self-control sur la situation. Un âne peut passer un pont puis un autre et refusera le passage d’un troisième, car chaque pont est unique et nécessite une « réflexion » d’âne et ce, au-delà de la dynamique d’autres congénères plus téméraires. Un âne en toute alliance avec nous, suivra avec ardeur le sentier escarpé que nous empruntons mais il l’appréhendera à sa manière et en toute sécurité pour lui-même. Dans la région du Miranda au Portugal et dans d’autres terroirs, nous pouvons remarquer, bien souvent, la présence d’un seul âne par foyer. Il semble que l’homme ait pu privilégier cette condition auprès de l’âne par observations de son comportement et de son mode de vie à l’état naturel. L’homme a moins investi l’aspect «groupe d’ânes», excepté pour certaines situations de transport de marchandises, par exemple.
Nous avons aussi pris en considération que la domestication génère chez l’animal des dépendances liées aux contraintes d’un espace de vie défini par l’humain. L’animal domestique ne pourra subvenir pleinement et en toute autonomie à ses besoins propres. Il ne pourra y répondre que de manière partielle. L’attrait de l’animal domestique vers l’humain, les liens qu’il y investit, sont empreints notamment d’un intérêt centré sur lui-même face à la satisfaction de certains de ses besoins.
Au-delà de ce bousculant changement de point de vue, de l’âne grégaire mais particulièrement autocentré (données liées à son comportement en milieu naturel et non contraint) nombreux points d’interventions apportés par le regard scientifique de Jean-Claude BARREY, ont confirmé certains aspects chez l’âne : sa territorialité, sa grande capacité de mémorisation et d’adaptation par le mouvement et le sensoriel, ses qualités motrices l’amenant à une précision de déplacement en milieu accidenté et surtout ses décisions comportementales liées aux émotions et à l’affectivité.
Enseignement Ethologique
L’approche objectiviste de Jean-Claude BARREY a fait écho à notre manière d’’initier toute séance de médiation par un temps de rencontre humain-âne avant même qu’un lien puisse se tisser. Nous envisageons, avec le moins de contraintes possibles, ces premiers moments par de l’observation ouvrant à de potentiels échanges. Ces conditions sont bien souvent génératrices, de futures interactions et mobilisations entre la personne, l’âne et le praticien.
En novembre 2014, nous nous retrouvons dans l’Yonne avec Jean-Claude BARREY sur la ferme de ROSNY où Frédéric CANLER développe des activités de médiation asine. Ce temps d’étude portera sur «L’Homme et L’Âne, Regard Ethologique». En juillet 2015 dans le Maine et Loire, en collaboration de Martine CATHELINEAU de la structure Brin d’Amour, Jean-Claude BARREY nous embarquera dans «La Sensorialité et ses implications dans les comportements spatiaux ».
Ces deux sessions ont réuni à chaque fois plus d’une vingtaine de personnes. Un intérêt certain se manifeste au sein du réseau MEDI’ÂNE à l’encontre des comportements humains et de l’âne dans leur environnement physique et social naturel (facteurs internes et externes qui aboutissent à un comportement, principaux mécanismes biologiques qui sous-tendent les comportements visibles). Ouvrir notre regard sur l’humain en dehors du champ psychosocial, faciliter le travail du lien âne-humain et faire progresser nos moyens d’observation, nous mobilisent encore aujourd’hui.
Cette étude éthologique, dense et complexe nous a fait découvrir de nombreux paramètres à investir dans les pratiques. Nous avons découvert l’aspect néoténique chez tout individu domestiqué qui permet une perméabilité d’apprentissages d’une espèce vers une autre. Nous avons été interpellés, notamment, par la notion de champ détendu qui permet à l’animal des activités en dehors de ses besoins vitaux. Nous avons été sensibilisés aux contraintes liées à la domestication qui peuvent impacter la santé physiologique et comportementale de l’animal. Le concept de Umwelt ou monde propre à une espèce a interrogé nos manières d’interpréter le comportement d’un animal. Dans nos approches de l’animal, les notions de toucher passif et toucher haptique, de bulle et de territoire ont ouvert à reconsidérer nos manières de procéder. La prise en compte de ce recouvre le biotope et l’écosystème dans lequel nous plaçons l’animal, a étayé nos modes de gestion quant à ses conditions de vie.
Nous avons été sensibilisés aux mots que nous utilisons pour décrire et comprendre le comportement de l’âne. Les mots orientent la pensée et donc, nos actions et nos observations. En éthologie objectiviste, le mot à bannir est « pour » car la nature n’agit pas avec une intention préalable. Il n’est pas forcément judicieux de traduire le «point de vue» d’un animal qui est fondamentalement «olfactif» pour appréhender son environnement. Il s’agit peut-être d’exprimer ce que l’animal «ressent» et non pas ce qu’il «comprend ». Remplacer le mot «voir» par «sentir», nous rapprocherait au mieux de la compréhension de son comportement. L’animal «travaille avec son corps». Il peut faire des apprentissages mais n’anticipe pas comme nous pouvons le concevoir. L’animal a des compétences à un niveau affectif et sensorimoteur et ses moyens cognitifs sont bâtis sur d’autres registres que les nôtres .
L’animal présente des capacités et compétences que l’humain n’a pas. La médiation est faite pour un patient, la présence d’un animal y jouera un rôle d’interface.
En médiation animale, il s’agit de faire alliance avec le vivant.
Nous avions programmé en 2016 un temps d’études sur les apprentissages au regard d’une approche psychosociale et éthologique ainsi qu’un travail de recherche en lien avec le Centre de Recherche Pluridisciplinaire des Metz en Bourgogne où travaillait Jean-Claude BARREY. Son décès a stoppé brutalement nos projections. Depuis nous sommes en quête d’apports en éthologie asine mais l’âne demeure toujours en marge d’intérêts à son propos même si l’on en perçoit quelques émergences.
L’éthologie objectiviste
L’éthologie objectiviste se distingue de l’éthologie cognitiviste et comportementale qui ont des protocoles précis et limités dans le temps et se posent sur une question préalable de recherche. En éthologie objectiviste, il n’y a pas d’hypothèse de départ, ni d’idée préconçue et les programmes d’études se réalisent sur de longues périodes d’observations (10 à 12 ans). Ces conditions ne correspondent pas aux demandes scientifiques actuelles en éthologie. L’exemple le plus connu d’étude objectiviste est celui mené par Diane Fossey auprès des grands primates. Dans cette approche de courant éthologique, le travail inductif est majeur, « on ne sait pas ce que l’on cherche », il s’agit d’observer l’animal, durant une longue période, dans des conditions sociales normales, sans interprétation, sans contrainte, tout en tenant compte d’une classe d’âges. Un endroit le plus neutre possible sur le territoire de l’animal est choisi, pour que ce dernier se familiarise à la présence humaine, il s’agit de se faire oublier en maintenant sa présence. Par la suite, ce qui a été observé, est questionné au regard de ce qui sous-tend l’apparition des comportements, comment ils apparaissent et quelles sont leur fonction et leur qualité pour l’espèce étudiée.
En biologie du comportement, ce que nous avons perçu, est que l’évolution fonctionne davantage par un processus de hasard que par adaptation. La loi est la sélection naturelle et « l’ici et le maintenant ».
A quoi nous ouvre l’éthologie ?
L’éthologie nous entraîne à regarder l’individu, homme ou animal, dans un contexte qui prend en compte la dimension de son histoire biologique, génétique et écologique, dimension qui met à l’œuvre la structuration des espaces personnels, interindividuels et sociaux.
L’éthologie conduit à mieux saisir les phénomènes (facteurs internes et externes de l’organisme) qui déclenchent les comportements de l’individu.
L’éthologie apporte un éclairage transversal de ce qui fonde les comportements et les relations intra et interspécifiques d’une espèce. Ces relations façonnent le monde, la manière d’être au monde et d’habiter le monde du vivant.
Jean-Claude BARREY
(1932-2016)
Jean-Claude BARREY chercheur enseignant en biologie du comportement animal et humain était responsable du centre pluridisciplinaire des Metz à St Sauveur en Puisaye dans l’Yonne où il coordonnait plus spécifiquement l’unité en Éthologie humaine et animale. Il est intervenu de nombreuses années sur des formations en médiation équine et notamment au sein de la FENTAC, Fédération Nationale de Thérapies Avec le Cheval. Chercheur et praticien insatiable dans le domaine de la biologie du comportement, il est l’auteur de très nombreux ouvrages et communications scientifiques. Il a co-écrit « Ethologie et écologie équines – Etude des relations des chevaux entre eux, avec leur milieu et avec l’homme ». Ses recherches en éthologie humaine apportent un regard particulier sur l’évolution du monde, il a participé à l’écriture de «2100, Récit du prochain siècle», «Prospective des déséquilibres mondiaux», «Vers des civilisations mondialisées» et «Culture des résultats ou culture des moyens».
