Dossier publié dans LIEN SOCIAL sur
«l'âne, support de médiation »


L'âne un support de médiation ?
Après le chien, le cheval… l'âne peut-il servir de support de rééducation pour des populations souffrant de déficiences et d'inadaptation ? Les amateurs, praticiens et passionnés en sont convaincus. Ils militent activement pour favoriser et développer l'utilisation de ce support pas comme les autres.
Charlotte est ânière dans le Pays Basque. Elle possède cinq ânes et travaille avec des enfants et des adultes non-voyants. Elle cherche plus particulièrement à développer leur personnalité sensitive en utilisant le contact avec l'animal et l'identification de ses ressentis. Pascale, elle, est issue du milieu hospitalier. Elle est salariée au sein d'un CAMPS et s'occupe d'enfants souffrant de retard psychomoteur. L'utilisation de l'âne a été, pour elle, le moyen de sortir de l'institution et d'assurer un travail de rééducation qu'elle estime autant thérapeutique qu'éducatif. Marie-Laure est psychomotricienne au sein d'un IME accueillant des enfants polyhandicapés. Elle utilise soit des ânes, soit des poneys, en fonction de ce qui lui semble le plus adapté. Sydney, quant a lui, a d'abord acheté un âne pour son propre plaisir. Aujourd'hui, il souhaite utiliser cet animal dans des animations destinées à des enfants ou à des personnes handicapées… Ils étaient vingt-quatre stagiaires à se retrouver, début juin 2003, aux premières rencontres nationales : « L'âne dans un travail de lien social » 1 . Les participants sont venus des six coins de l'hexagone, mais aussi de Suisse et du Québec. C'est sur la base d'une authentique polyvalence que cette rencontre s'est déroulée puisque la même passion transcende tous les horizons professionnels : éducateurs, moniteurs éducateurs, animateurs, psychologues, psychomotricienne, agriculteurs, âniers, formatrice, personnes en reconversion voulant créer un lieu d'accueil…. Les échanges ont été l'occasion de confronter les pratiques et les questionnements respectifs, mais aussi d'expérimenter de nombreuses approches complémentaires de cet animal. Le stage se déroulant sur cinq jours, théorie, témoignages et mises en situation ont alterné, des ateliers permettant de découvrir les différentes formes d'utilisation possible de l'animal : la traction, la randonnée, le portage, les soins…
L'histoire de l'âne est liée à celle de l'homme. Domestiqué en Éthiopie, il y a plus de 5000 ans, c'est sans doute l'animal qui a le plus servi dans les échanges humains. Il a été et est encore dans certains pays, un lien économique et social fort. Moyen de transport favorisant les migrations ou les transhumances, il a parfois eu valeur bouchère, certaines populations consommant sa viande et le lait des ânesses. Pourtant, victime dans les années 70 de la mécanisation et de la modernisation des campagnes, l'âne a bien failli disparaître. À cette époque, il ne fallait pas moins de six mois pour réussir à en trouver un à vendre. On ne comptait alors pas plus de deux ou trois loueurs à travers tout le pays ! Aujourd'hui, réhabilité, sa population s'accroît. C'est près de 130 associations qui sont répertoriées sur le site internet qui lui est dédié. Si cet animal a pu ainsi survivre et traverser les âges, c'est sans doute grâce à sa forte capacité à s'adapter tout en restant égal à lui-même. Écoutons plutôt Nadège Champeau éducatrice ânière : « L'âne vit en moyenne 30 ans, c'est donc un compagnon de longue date, rustique et sensible à la fois. On l'utilise pour ce qu'il est : sa masse, sa chaleur, son pas, son caractère et sa curiosité naturelle. L'âne est un équidé calme et patient qui a un rythme lent. Sa taille, sa familiarité à l'égard de l'homme en font un animal accessible à tous, sa lenteur, son sang-froid sont autant d'éléments rassurants sur lesquels nous basons notre rencontre. » L'âne ne se comporte pas comme le cheval. De plus petite taille et bien moins vif, il en diffère par sa forte personnalité : quand il n'a pas envie de faire quelque chose il s'arrête, obligeant l'être humain à négocier et à le respecter. S'il est têtu, c'est qu'avant d'obéir aux ordres extérieurs, il suit son propre rythme. Chercher à le dominer ne mène pas à grand-chose. Essayer d'obtenir son amitié est bien plus efficace. La relation avec l'âne est faite de confiance et d'échange. Elle relève du partenariat plutôt que de la recherche de soumission. Il y a là un formidable moyen de socialisation qui tourne le dos à la violence et à une gestion des relations basée sur l'obligation d'avoir à s'imposer. La familiarité et le regard mélancolique de l'animal sont aussi un autre atout qui crée rapidement un contact affectif. On est très vite tenté d'aller vers lui, de le caresser, de se lier à lui. Cette facilité d'approche favorise les relations avec des populations qui ressentent parfois des difficultés à aller vers l'autre, mais qui là, seront rapidement attirées et conquises.
Toutes ces caractéristiques justifient pleinement qu'on associe cet animal au travail auprès de population en difficulté : stimulation psychomotrice d'enfants polyhandicapés, insertion par le travail pour des adultes malades mentaux, randonnée itinérante avec un groupe d'adolescents en difficulté scolaire ou familiale, espace de rencontre dans une activité partagée par différents publics (enfants d'IME et enfants de quartier)… Le nombre de projets s'est multiplié depuis quelques années, suite à l'initiative d'Irène Von De Ponseele, première éducatrice à proposer en Picardie, il y a 20 ans, en lien avec des équipes soignantes, un accueil, un espace de soins et un accompagnement autour de l'âne, adaptés pour les personnes handicapées. La connaissance de l'animal permet de savoir quand et comment l'utiliser. De type sédentaire, il vit en troupeau, selon des règles marquées par une grande socialisation. Les jeunes suivent les plus anciens, mais chacun a un rôle dans le rythme de la vie du groupe : ceux qui rassurent, ceux qui jouent, ceux qui explorent, ceux qui câlinent, ceux qui vivent en retrait. Les femelles restent ensemble tandis que les jeunes mâles cherchent leur indépendance et seront plus solitaires. Ainsi, il y a des liens à vie entre les membres d'un même troupeau et chacun a sa propre personnalité. Cette diversité peut être mise à profit pour s'adapter aux différents publics. Écoutons encore Nadège Champeau : « Les ânes réagissent différemment en fonction des personnes et de l'intervention. L'ânesse maternante, calme et douce, de plus de 10 ans, est prête à tout recevoir. L'âne hongre bien dodu et rond du dos, calme à la barre, portera en silence les plus lourds d'entre nous. L'ânon rassurera par sa taille et invitera au contact en jouant. Attention à l'utilisation d'âne entier, car certaines personnes portent des odeurs qui peuvent le déranger, il saura vous le dire très vite. » Cet animal constitue un support particulièrement adapté au travail auprès des personnes déficientes. « Petit à petit, habitués à voir des fauteuils roulants et électriques, à ce qu'ils bougent, à ce que les personnes autour ne se comportent pas comme les autres (cris, gestes atypiques), ils sentent la différence mais ne la jugent pas. Ils vont curieux vers ce contact mais pour cela il faut qu'ils aient confiance. La manière qu'a l'âne de nous montrer comment il évalue le danger, quand il a peur d'une situation nouvelle, nous renvoie à un calme compromis dans son approche. » Encore limitée, l'utilisation de cet animal est sans doute appelée à s'accroître. D'où les précautions à adopter pour éviter toute dérive visant à prétendre à la thérapie là où il n'y en a pas forcément). Reste la magie du contact individuel : un animal que l'on soigne et à qui l'on consacre du temps, vous reconnaît. Il s'habitue à son maître et en fait une relation privilégiée. Peuvent alors se développer de vrais rapports d'échanges dans une atmosphère de confiance et de bien-être. Le relationnel ainsi créé n'utilise pas le support du langage humain : ce qui prime ce sont le silence et la complicité instinctive. Il n'y a pas d'interprétation et de mensonges possibles. Avec comme perspective de réussir là où le contact humain a échoué. Car l'interaction avec un tel être vivant ne peut que résonner aussi sur notre propre structure. Depuis des siècles, l'âne a été médiatisé de multiples manières et sous toutes les coutures. On l'a dénigré et bafoué, le considérant comme têtu et diabolique. On l'a aussi sacralisé, l'identifiant à l'humilité et à la modestie. Il reste aujourd'hui à le découvrir et à tisser avec lui la relation de confiance et d'amitié qu'il rendra au centuple.
Jacques Trémintin
1« L'âne dans un travail de lien social : comment utiliser l'âne dans une médiation éducative ou thérapeutique » association Médi'Âne, rencontre nationale du 2 au 7 juin 2003, Chéméré (44) Association Médi'Âne
Accompagner des personnes en difficulté avec des ânes
La zoothérapie est très à la mode depuis quelques années. Nadège Champeau 1 , éducatrice ânière, met en garde contre l'utilisation abusive de cette appellation. Selon elle, pour accompagner des personnes en difficulté dans une activité éducative ou thérapeutique avec des ânes, les qualités humaines valent mieux que de gros diplômes.
En quoi consiste la thérapie que vous proposez de faire avec l'âne comme support ? On entend parler de l'asino-médiation et de l'asinothérapie, quel est le terme qui convient ?
Le terme d'asinothérapie a été inventé par René Garigue, équithérapeute. Mais, nous devons être vigilants aux mots que nous employons. Car, c'est une chose d'avoir des locaux adaptés à l'accueil de personnes en fauteuils roulants et de leur proposer une balade accompagnée en carriole, un goûter à la ferme ou simplement une location d'animaux. C'est autre chose de proposer un accompagnement dans une démarche éducative, ré-éducative ou thérapeutique pensée, construite et évaluée dans une logique spécifique. Je tiens à souligner que mon propos n'est pas là pour dénaturer la valeur de chaque accueil, loin s'en faut, mais bien pour redonner à chacun sa place et son sens. Pour ma part, je vérifie quotidiennement dans mon travail, que l'asinothérapie n'existe pas tant qu'elle n'est pas constatée ! Quand nous recevons les bénéficiaires de l'activité proposée, nous sommes dans l'accueil, dans l'accompagnement (de la demande) de l'autre pour une réalisation possible, et constructive, si possible. Mais, ce n'est qu'en évaluant le chemin parcouru par les bénéficiaires, les réactions qu'ils ont, petit à petit, appris à faire leur, que je peux alors affirmer si ce que nous avons fait ensemble est une aide à visée thérapeutique, c'est-à-dire, si elle va les aider dans leur quotidien pour mieux appréhender leur vie. Je peux alors évoquer le terme thérapie et éventuellement par la suite nommer le thérapeute de la situation (l'âne, l'ânier, l'éducateur, l'ensemble des circonstances). Mais cette émulsion, cette alchimie qui va faire la combinaison pour le bénéficiaire, d'où provient-elle ? De la personne accueillie ? Des circonstances ? De l'âne ? De l'ânier ? Du moment ? Et si c'était tout ça en même temps ? Et plus encore ? On peut dire alors que le résultat observé est le produit d'un travail d'accompagnement construit par plusieurs professionnels autour d'un bénéficiaire, en vue d'apporter un mieux-être pour un mieux-vivre. Peut-on dire pour autant qu'on pratique de l'asinothérapie ? Nous sommes quelques-uns (âniers, éducateurs, psychomotriciens, infirmiers, psychologues), à préférer pour qualifier ce qui se fait le terme d'asino-médiation. Plus ouvert, ce terme laisse à chacun la possibilité d'exister dans ce qu'il fait, de créer son activité tout en se référant à une manière d'être dans cet échange.
Comment se passe une séance type d'asino-médiation ?
On distingue quatre temps. Dans un premier temps, c'est l'accueil, la présentation et la mise en relation avec l'âne dans son champ. Nous franchissons progressivement les différentes étapes de l'approche visuelle (regards à distance, puis en s'approchant), de l'approche olfactive (l'âne est amené à nous sentir pour se familiariser et certaines personnes utilisent aussi ce sens pour se mettre en confiance), de l'approche tactile (par la caresse, le toucher de la main, de la tête, du corps), de l'approche verbale (on appelle l'âne, on met des mots sur ce qui se passe) et de l'approche auditive (si les ânes se font entendre, s'ils se déplacent ou s'ils mangent). Le second temps est consacré aux soins, brossage et curage des sabots. Selon les capacités, les moments privilégiés et les envies de chacun, soit la personne regarde, soit on accompagne son geste, soit elle le fait seule et nous faisons pareil sur un autre âne. Puis, vient le troisième temps qui est la mise en situation sur le dos de l'âne pour se laisser porter. Cela se fait soit en position amazone, soit en position allongée (devant et en arrière), soit en position équestre. Nous accompagnons l'apprentissage de la marche avec son âne ainsi que la découverte de la charrette et de l'attelage (c'est aussi un certain portage). Enfin, quatrième et dernier temps : le retour. On raccompagne l'âne dans son champ avec l'enfant. En présence des enfants, les adultes accompagnant prennent le temps de dire et d'écrire ce qui a pu se passer (ou tout du moins ce qu'on a ressenti).
Existe-t-il un agrément spécifique et des qualifications pour travailler avec des ânes ?
L'âne n'existe pas dans le monde des règlements (c'est peut-être encore notre chance !). Il est donc impossible de demander à la DDASS, par exemple, un agrément pour ce type d'activité. Par contre, il est possible de faire agréer les locaux. C'est aux institutions de faire remonter cette demande d'agrément ou de prise en charge auprès de leur organisme de tutelle. Quant aux qualifications nécessaires, je n'ai jamais considéré qu'un diplôme faisait la compétence, même si c'est sûr, cette activité demande une double casquette : des connaissances du monde de l'âne et des connaissances du monde du handicap. Il sera peut-être plus facile d'obtenir la confiance et la reconnaissance des institutions, en étant éducateur, aide médico-pédagogique, psychomotricien, institutrice ou animateur. Mais, de la motivation et de l'engagement : il n'y a rien de tel pour ce type d'expériences. Il vaut mieux un bon autodidacte qui est allé à la recherche d'expériences formatrices qu'un savoir encyclopédique en la matière, car c'est sur du « support vivant » que nous travaillons.
Propos recueillis par Jacques Trémintin
1Nadège Champeau, éducatrice spécialisée depuis 1993, a quitté le milieu institutionnel en 1999 pour devenir éducatrice ânière, employée à l'année par l'association Liâne, elle travaille en partenariat avec sept institutions sur des projets en liaison avec l'âne.

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